« Les gays rasaient les murs » : 1942-1982, la période sombre de la chasse à l’homosexuel en France

Jusqu’en 1982, être homosexuel en France était considéré comme un délit. Ce n’est que le 27 juillet de cette année-là que l’Assemblée nationale a voté la suppression du « délit d’homosexualité ». La loi Forni, du nom du député Raymond Forni qui l’a proposée, a ainsi mis fin à plusieurs années de répression anti-gay menée par l’État.

Des années plus tard, une proposition de loi portée par le sénateur Hussein Bourgi visant à réparer les personnes condamnées pour homosexualité entre 1942 et 1982 a été votée au Sénat le 22 novembre 2023. Cette proposition de loi cherche à reconnaître la responsabilité de la France dans la discrimination et la criminalisation des homosexuels pendant ces années.

Pour mieux comprendre cette période trouble, nous avons interrogé Michel Chomarat, un militant gay âgé d’une vingtaine d’années dans les années 1970. Il nous rapporte les conditions difficiles auxquelles les personnes homosexuelles étaient confrontées à l’époque. « Tout était contre nous, le climat était très dur à l’encontre des homosexuels », explique-t-il. Les gays étaient stigmatisés et associés à l’alcoolisme et à la maladie. L’homosexualité était considérée comme une menace pour l’ordre social et les gays étaient contraints de rester dans l’ombre, sans aucune visibilité dans l’espace public.

Michel Chomarat souligne que cette répression s’est poursuivie même après la fin de la Seconde Guerre mondiale, avec des gouvernements successifs qui soutenaient une politique nataliste et rejetaient la présence des homosexuels dans la société. « Il fallait avoir du courage pour être homosexuel durant cette période », souligne-t-il. Les personnes homosexuelles étaient confrontées à de nombreux obstacles, tant dans leur vie familiale que sociale. Elles étaient sujettes à l’agression, à la surveillance policière et à l’arrestation si elles venaient à se montrer en public, notamment la nuit.

Les arrestations fréquentes de personnes homosexuelles étaient monnaie courante à l’époque, dans toutes les régions de la France. De nombreux gays menaient une double vie, et certains étaient même des pères de famille. Ils vivaient dans la peur constante que leur véritable identité soit révélée. Michel Chomarat se souvient du cas d’un clerc de notaire à Lyon qui avait été arrêté et dont la photo avait été publiée dans le journal local, entraînant ainsi son licenciement et son suicide quelques jours plus tard.

Michel Chomarat lui-même a été arrêté en mai 1977, alors qu’il fréquentait un bar de nuit protégé, le Manhattan, à Paris. Il se souvient de l’irruption soudaine de policiers au cours d’une soirée, et de l’arrestation brutale de neuf clients et des deux propriétaires du bar. Ils ont tous été emmenés menottés au siège de la Police Judiciaire, une expérience traumatisante pour Michel et les autres. Ils ont été interrogés sur leur vie sexuelle, dans des conditions humiliantes.

Suite à cette arrestation, Michel Chomarat a été jugé lors de trois procès très médiatisés. L’affaire a marqué un tournant, car c’était la première fois que des homosexuels se défendaient devant la justice. Michel et ses compagnons ont été condamnés à une amende symbolique lors du premier procès, mais ils ont fait appel et se sont pourvus en cassation. Finalement, ils ont été de nouveau condamnés à l’amende lors du troisième procès.

Mais quelques mois plus tard, en 1981, François Mitterrand est élu président de la République, et il amnistiera toutes les condamnations pour homosexualité. L’année suivante, l’homosexualité sera dépénalisée en France. Néanmoins, les personnes arrêtées et réprimées pendant cette période sombre de l’histoire française n’ont jamais obtenu réparation. La proposition de loi votée au Sénat cette année est donc un premier pas vers une reconnaissance symbolique de ces victimes et de la responsabilité de l’État.

Pour Michel Chomarat, il est essentiel que cet épisode de l’histoire française soit évoqué et discuté. Il rappelle que la plupart des Français, y compris les jeunes issus de la communauté LGBT, ne connaissent pas cette partie de l’histoire. Il est important de préserver la mémoire de cette période pour éviter de répéter les erreurs du passé. La réparation financière est une question secondaire pour lui, car il considère que la tragédie vécue par les homosexuels ne peut être effacée par de l’argent. Ce qui importe le plus, c’est que l’État reconnaisse ses erreurs et assume sa responsabilité.

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